J'ai quitté Starobielsk au sein d'un groupe de 16 personnes seulement le 12 mai [1940].
Les surprises commencèrent à la station. Ils nous entassèrent dans un wagon cellule, plus d'une dizaine par compartiment, presque sans fenêtres, avec d'épaisses portes à barreaux. Nous découvrîmes des inscriptions en polonais sur les murs: "ils nous ont fait descendre à côté de Smolensk". Les gardiens du wagon étaient très brutaux. Ils nous permirent d'aller aux toilettes deux fois par jour. Nous ne reçûmes que des petits harengs et de l'eau en guise de nourriture. C'était la canicule, les gens s'évanouissaient, les gardiens étaient complètement indifférents, habitués à leur métier.[...]
Nous fûmes emmenés de nouveau dans un camp dont les environs étaient très boisées. Les rêves au sujet de la France, de la Pologne s'évanouirent. Ce camp s'appelait "Pawliszczew-Bór" et se trouvait au cœur de magnifiques forêts. Nous avons retrouvés là-bas 200 compagnons de Kozielsk, 120 d'Ostaszków et 63 de Starobielsk. [...] Après plusieurs semaines, nous fûmes tous transportés à Griazowiec à proximité de Vologda, où nous fûmes détenus jusqu'en août 1941.
Au début, nous étions convaincus que l'ensemble de nos autres compagnons avaient subi le même sort, qu'ils avaient été répartis dans de petits camps similaires sur tout le territoire russe. Très rapidement, nous commençâmes à s'interroger sur leur sort, car dans presque chaque lettre que nous obtenions du Pays, nous étaient posées des questions de plus en plus inquiétantes sur ce qui était arrivé à nos compagnons de Starobielsk, Kozielsk et Ostaszków, depuis que nous les avions quittés.
Sur la base de ces lettres de Pologne, nous avons pu affirmer dès l'été 1940 que nous étions les seuls prisonniers de ces trois camps à envoyer des nouvelles au Pays depuis avril 1940.
J. Czapski, Souvenirs de Starobielsk, Varsovie 1989